vendredi, février 03, 2006

Au commencement (Jolane)



Sur une paillasse, seul au milieu de la clairière, le vieil elfe est assis. Pas un souffle, pas un bruit n’émane de lui, pas un seul muscle de son visage ne trahit sa réflexion. Une brise légère semble jouer avec ses cheveux longs. Autour de lui la vie s’obstine comme pour lui reprocher son silence. Les oiseaux laissent entendre leurs chants mélodieux, les chevreuils paissent tranquillement à l’orée du bois et des milliers d’insectes s’agitent en un bourdonnement incessant. A quoi peut-il bien songer ?

Peut-être médite t’il sur son parcours à travers le temps. Ce temps, qui inexorablement efface les traces du passage de chacun. Peut être médite t’il sur son parcours à travers l’espace. Toutes ces terres qu’il a traversées aux grés de ses humeurs ou en fonction du besoin des hommes.

Les Hommes ! Il connaît bien ce monde empli de bruits, d’odeurs changeantes, de violence mais aussi de paix et de beauté. Quel étrange monde que celui-ci. Toute sa vie, il a cherché à savoir, il a cherché à comprendre comment tant de sentiments contradictoires pouvaient cohabiter dans une seule espèce. Jamais, il n’a obtenu de réponse. Il s’est fait une raison, jamais il ne pourra comprendre. Il ne peut qu’observer, méditer et parfois tenter de changer le cours du destin.

Le soleil termine sa course au dessus de la clairière. Les ombres s’allongent, les créatures diurnes commencent à se faire plus rare autour de la frêle silhouette toujours immobile. Les bruits de la forêt changent pour accueillir la nuit. La lune, enfin apparaît au dessus de la cime des grands arbres, éclairant de sa pâle lumière, le visage du vieillard. Malgré son apparente vieillesse, son visage reste d’une beauté peu commune. Seule, une immense tristesse voile son regard. Une tristesse qui semble venir du fond des âges. Il porte en lui, tous les souvenirs de son clan. Il est le dernier, il est la mémoire.

Bien après la chute de son clan, son esprit revenu à la vie, il a cherché à s’intégrer dans cette nouvelle ère. Son talent naturel de guérisseur lui ouvrant la porte du royaume des hommes. Malgré la méfiance de ceux-ci, il se fit rapidement une renommée. Il connut même quelques années de quiétude en épousant une jeune elfe solitaire et experte dans le domaine des plantes.

Violence, fureur. A nouveau, son existence fut bouleversée. L’homme est la seule espèce ayant pour habitude de se détruire elle-même. Nouvelle tristesse infinie. Sa compagne n’a pas survécut à cette vague de destruction, pas plus que l’enfant qu’elle portait en son sein.

La ligne d’horizon s’éclaire doucement. Les rayons du soleil commencent à percer timidement les frondaisons. Depuis combien de temps cet être est il ici ? Qu’attend il ? Peut-être rien. Une larme roule soudain sur sa joue. Ses yeux se ferment. Et alors que le soleil surgit au-dessus de la clairière, tous les bruits cessent. Un silence palpable s’installe.

Pénètre alors, dans ce qui semble devenu le sanctuaire du silence, un groupe d’elfe en longue robe suivi par une vieille femme voûtée. Celle-ci traîne par la main une très jeune elfe. Curieusement, l’arrivée de ces personnes ne trouble en rien le silence. Les elfes s’inclinent devant le vieil elfe, soulèvent respectueusement ce corps désormais sans vie et repartent aussi silencieusement qu’ils sont venus. Restent la femme et l’enfant.

La brise reprend son œuvre faisant bruisser les feuilles, réveillant les animaux qui semblaient endormis. La femme installe tendrement la fillette sur la paillasse en lui murmurant des mots inconnus, puis s’éloigne sans se retourner.

Sur une paillasse, seule au milieu de la clairière, la jeune elfe est assise. Une nuit vient à nouveau de s’achever. Le soleil illumine son visage, il semble l’inviter au départ. Elle se lève gracieusement et se tourne résolument vers le royaume des hommes. Elle est la dernière et devant elle, les arbres s’écartent laissant apparaître le chemin…